De nos jours, le sucre semble être un produit tellement banal que les gens se demandent rarement d’où il provient. Pourtant, l’histoire du sucre est celle du climat, du commerce colonial, des technologies et de l’ingéniosité industrielle. Dans différentes parties du monde, il était produit à partir de différentes matières premières, mais le cheminement de ce produit jusqu’au consommateur était presque toujours plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Pour savoir comment tout cela se passait à Montréal et qui rendait la vie des habitants locaux plus douce, poursuivez votre lecture sur : montreal1.one.
De quoi est fait le sucre dans le monde ?

Mais avant tout, essayons de découvrir quels ingrédients sont nécessaires pour produire du sucre à l’échelle industrielle. Il s’avère que pendant des siècles, l’humanité disposait de deux principales sources de production de sucre. La première est la canne à sucre, une plante tropicale qui a besoin de chaleur, de soleil et d’une longue période de végétation. C’est précisément la canne à sucre qui est devenue la base de l’industrie sucrière dans les Caraïbes, au Brésil, en Inde et en Asie du Sud-Est. Elle a donné un élan au commerce mondial, mais a également été à l’origine de pages sombres de l’histoire, liées au travail forcé et à l’exploitation coloniale.
La deuxième source est la betterave sucrière, découverte comme alternative industrielle pour la production de sucre seulement à la fin du XVIIIᵉ siècle en Europe. C’est le sucre de betterave qui est devenu à l’époque la réponse du climat tempéré au monopole tropical de la canne à sucre. Ce tubercule a permis à l’Allemagne, à la France, puis aux régions nordiques de l’Amérique de créer leur propre industrie sucrière.
On sait que le sucre issu de la betterave sucrière et celui issu de la canne à sucre sont chimiquement presque identiques. Dans les deux cas, il s’agit de saccharose. La différence réside moins dans la formule que dans l’origine et le mode de production. Le sucre de canne est généralement raffiné à partir d’une matière première déjà cristallisée, c’est pourquoi il peut conserver de légères notes de mélasse et une teinte plus chaude. Le sucre de betterave est obtenu directement à partir du tubercule. Il est donc presque toujours entièrement purifié et neutre en goût. En raison du climat et du rendement, la canne à sucre est moins chère sous les tropiques, tandis que la betterave l’est dans les latitudes tempérées. Pour le consommateur, la différence est plus culturelle que pratique.
Et voilà, il semblerait que pour produire du sucre, il faille soit des plantations, soit de grands champs. Mais l’histoire de Montréal prouve que l’on peut produire du sucre même là où aucune de ces deux cultures n’est pratiquée.
Montréal sans canne à sucre ni betterave

Le sucre de canne n’a jamais poussé au Québec, car il y fait trop froid. La betterave sucrière n’est pas non plus devenue une culture de masse ici : les sols, le climat et les conditions économiques rendaient sa culture non rentable. Et pourtant, au XIXᵉ siècle, Montréal non seulement n’est pas restée sans sucre, mais est également devenue l’un des centres de l’industrie sucrière au Canada.
La solution au dilemme n’était pas d’ordre agricole, mais portuaire et industriel. Montréal était un grand nœud de transport, une ville de canaux, d’entrepôts et d’usines. C’est ici qu’en 1854 est apparue l’entreprise qui a déterminé le « doux » destin de la ville pour les décennies à venir. Il s’agit de Redpath Sugar Ltd.
Le fondateur de l’usine était John Redpath, un immigrant écossais et entrepreneur qui comprenait très bien la logique du commerce impérial. Il n’avait pas l’intention de cultiver la canne à sucre, mais plutôt de la raffiner. Le sucre de canne brut était produit en masse dans les Caraïbes, mais il devait être purifié, cristallisé et standardisé avant d’être vendu.
Redpath choisit un terrain près du canal de Lachine, où se trouvaient à la fois l’eau, les transports et les infrastructures industrielles. Les matières premières commencèrent à être acheminées par voie maritime et fluviale, et les produits finis étaient distribués à partir de là dans toute l’Amérique du Nord britannique.
Contrairement aux plantations, Redpath Sugar n’était pas une entreprise agricole « sale ». À l’époque, c’était une usine de haute technologie. Le sucre de canne brut était dissous dans l’eau, purifié, bouilli, évaporé et cristallisé. Le processus exigeait de la précision, de l’expérience et de la discipline.
À différentes périodes, des centaines d’ouvriers ont travaillé à l’usine, allant des travailleurs non qualifiés aux ingénieurs et techniciens. Pour de nombreux immigrants, il s’agissait d’un emploi stable avec un salaire relativement sûr. Le sucre était produit en quantités assez importantes, car l’entreprise approvisionnait non seulement Montréal, mais aussi une grande partie du marché canadien.
Les produits Redpath étaient vendus dans tout le pays, du Québec à l’Ontario. Le sucre était un produit de base acheté par les ménages, les boulangeries, les restaurants et les conserveries. Au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, le sucre ne représentait pas seulement une douceur, mais aussi un moyen de conserver les aliments, de faire des confitures et de soutenir l’économie alimentaire urbaine.
Ainsi, Montréal est devenue non pas un lieu de culture, mais un lieu de transformation, un maillon clé entre les tropiques et les consommateurs nordiques.
Malgré son ampleur, l’entreprise était vulnérable aux fluctuations du marché. La concurrence avec d’autres fabricants, les fluctuations des prix des matières premières et les mises à jour technologiques exigeaient des investissements constants. Au XXᵉ siècle, l’industrie a commencé à se déplacer et les terrains urbains à devenir plus chers.
Finalement, la production à Montréal a été arrêtée. Redpath Sugar en tant que marque n’a pas disparu, mais le cœur industriel de la ville a cessé de battre. Une partie des bâtiments a été réaménagée, une autre a été démolie. C’était le sort typique de l’ère industrielle.
Et qu’en est-il du sucre aujourd’hui ?

Mais le sucre n’a pas disparu du pays, il continue d’être produit au Canada — ou, plus précisément, raffiné. C’est simplement la géographie qui a changé, et Montréal a perdu son rôle clé dans ce secteur. La logistique s’est mondialisée, la production s’est concentrée.
Actuellement, au Canada, le sucre n’est pratiquement plus produit à partir de matières premières locales, il est principalement raffiné. Les principaux acteurs restent les grandes entreprises, notamment Lantic Sugar, qui fait partie du groupe international ASR Group, l’un des plus grands holdings sucriers au monde.
Ces entreprises fonctionnent selon un modèle mondial : la canne à sucre ou le sucre de canne brut sont cultivés et transformés dans les régions tropicales, où cela coûte le moins cher, puis transportés vers les pays portuaires pour être raffinés, conditionnés et distribués.
Ainsi, le concept de « changement logistique » signifie que la production n’est plus liée à une ville spécifique, comme c’était le cas au XIXᵉ siècle. Auparavant, Montréal avait l’avantage du canal de Lachine, de ses entrepôts et d’une main-d’œuvre bon marché. Aujourd’hui, ce sont le transport par conteneurs, l’automatisation et la proximité des routes commerciales mondiales qui sont déterminants.
Les grandes raffineries modernes fonctionnent avec des équipes réduites, mais avec une productivité plus élevée, et les sites de production sont déplacés vers des endroits où les terrains sont moins chers, les réglementations plus simples et la logistique plus rapide.
En fin de compte, le sucre n’a pas disparu, mais l’ancienne géographie industrielle a disparu. Montréal a perdu ses usines, mais est restée intégrée dans la chaîne mondiale de consommation, de sorte que la production est devenue moins visible, mais beaucoup plus importante.
Et qu’en est-il du sirop d’érable ?

Quand on parle de la province de Québec, impossible de ne pas mentionner le sirop d’érable. Et là, une question logique se pose : s’il y a du sirop, pourquoi ne pas en faire du sucre à l’échelle industrielle ?
Techniquement, c’est possible. De plus, le sucre d’érable existe même. Mais économiquement, c’est absurde. Le sirop nécessite une quantité énorme de jus, de travail manuel et une récolte saisonnière. Il est trop précieux en tant que produit unique pour être transformé en sucre de masse. La canne à sucre et la betterave sont moins chères, plus stables et beaucoup plus efficaces.
Ainsi, le sirop d’érable est resté un symbole et n’est pas devenu une industrie. L’histoire de Redpath Sugar est un exemple qui montre comment une ville sans champs ni plantations peut devenir douce grâce à l’intelligence, au port et à l’audace industrielle.
Sources :
